Pourquoi pratiquer un art martial ?

07 juillet 2012
Auteur : Olivier Blin


Il ne vient que rarement à l’esprit des gens de s’interroger sur le pourquoi d’une pratique sportive tant les bienfaits du sport sont de notoriété publique. Cependant lorsque l’on a pratiqué une activité physique suffisamment longtemps et que l’on a atteint un certain niveau on accède à quelque chose de supérieur à une simple démarche sanitaire.  On en vient donc à se poser cette question : que cherche-t’ on ? 
Que cherche-t’ on en essayant d’aller toujours plus loin dans sa pratique ? Quel est le but recherché ? Qu’ essaie-t’ on d’atteindre ?
Cette question s’impose à nous parfois et si ce n’est pas le cas on doit se la poser. Laissant de coté le sport en général je me concentrerai sur les arts martiaux qui présentent une multiple problématique du fait qu’ils peuvent être pratiqués de façons très différents voire contradictoires.

Cette question on peut se la poser quelle que soit la nature de notre pratique, mais pour y répondre il peut être bon de définir ce qu’on appelle art martial. Les termes peuvent apparaître antinomiques puisque martial est l’adjectif formé à partir du nom du dieu Mars, le dieu de la guerre, ainsi on peut avoir du mal à comprendre en quoi guerre et art sont liés. Si l’on remonte jusqu’à l’antiquité chinoise on trouvera le célèbre traité militaire du Sun Zu « l’art de la guerre » ainsi l’aspect stratégique de la guerre faisait partie chez les chinois des arts au même titre que la peinture ou la poésie.  Poésie qu’on retrouve aussi chez la caste guerrière des samouraïs.  (Je passe les cœurs de l’armée rouge et les chorales de militaires chinois, on peut trouver de nombreux autres exemples).
Ainsi martial renvoie aux idées d’armée, de guerre et de combat. Ainsi pratiquer un art martial signifie développer une maîtrise (un art) dans ces domaines. Cela parait peut-être évident mais cette précision est importante dans la réflexion qui nous intéresse.

Cette précision apporte un éclairage sur ce que l’on recherche dans les arts martiaux, cependant le terme s’est élargi à tant de pratiques qu’il est parfois difficile de faire la connexion entre certaines pratiques et une approche martiale.

L’approche historique :
J’entends par approche historique une approche qui consiste à suivre un entraînement visant à reproduire des méthodes et des gestes du passé et qui s’adressent à priori au féru d’histoire et de tradition  On peut s’interroger sur la pertinence de telles techniques qui encore une fois ne sortiront pas du dojo.
Par exemple la pratique du sabre ou des armes blanches en général.
On est ici dans une dimension de transmission d’un héritage et de reconstitution historique, un peu comme ces gens qui se déguisent en soldats de la guerre de cessession  et font semblant d’être morts ou se déguisent en chevalier comme au Puy du Fou. La question évidente face à une telle démarche est celle de l’utilité. Si l’on peut aisément comprendre l’attrait de se déguiser en chevalier et de recréer des joutes on a plus de mal à voir l’intérêt de se consacrer à l’apprentissage du lancer de shuriken ou de techniques visant à désarçonner des cavaliers. Dans une société occidentale contemporain
e sure (par opposition à une zone de combat pourquoi s’investir dans des pratiques qui de toute évidence se limitent exclusivement au dojo ?

L’approche prophylactique :
Une des raisons invoquées pour expliquer la pratique d’un art martial est souvent l’idée d’exercice. Effectivement on ne peut nier que de nombreuses pratiques martiales constituent un excellent moyen de travailler force, souplesse, endurance etc…  Dans ce cas la question est : pourquoi associer une dimension martiale à cet exercice ? Après tout faire de la gymnastique ou de l’athlétisme produirait les mêmes bienfaits. 

L’approche compétitive :
La compétition dans le monde des arts martiaux constitue une question bien épineuse. Tous d’abord soyons clairs il ne peut y avoir de compétition d’arts martiaux seulement des compétitions de sports de combats. Un sport de combat peut constituer un art martial dans le sens ou certaines techniques peuvent être utilisées en situation réelle mais il diffère de l’art martial en ce sens que la finalité du sport de combat n’est pas la défense dans la rue mais la victoire sur un ring ou autre aire de combat. Ainsi le compétiteur se place dans une dynamique du dépassement de soi qui aussi louable soit-elle ne constitue pas une préparation au combat sans règle.

L’approche « self-défense » :
C’est donc tout naturellement que l’on arrive à l’approche « self-défense ». C’est l’approche qui parait la plus évidente. Apprendre l’art du combat devrait tout naturellement viser à rendre le pratiquant capable de défendre sa vie et celle des autres si besoin est.  Le problème est un peu l’inverse de l’approche compétitive. En compétition on sait comment se préparer pour un événement qui va se produire. Ainsi l’expérience du préparateur, du compétiteur, la longue histoire d’un sport de combat et la préparation permettent de  faire émerger chez le compétiteur des qualités qui resurgiront lors du combat. Alors qu’aucune préparation ne peut recréer les conditions d’une agression dans la rue. La préoccupation principale de celui qui désire apprendre à ce défendre doit donc être le réalisme. Les techniques employées vont donc devoir s’inscrire dans une problématique différente. Par exemple, pouvoir défendre une autre personne, se battre contre plusieurs personnes, des personnes armées et surtout avoir une connaissance juridique des conséquences  de ses actions afin de choisir la réponse la plus adaptée. Un exemple convainquant de prise en considération de tous ces paramètres peut se trouver dans le systema russe (fin de la vidéo) où lors des entraînements les pratiquants recréent des situations avec tables, chaises et accessoires et bagarre de groupe. Malgré tout, le type de réaction que l’on aurait face au stress généré par à une agression réelle demeure en partie mystérieux.

L’approche artistique :
J’appelle approche artistique, une approche qui cherche un esthétisme issu d’une gestuelle martial. Il s’agit d’une tendance récente qui culmine dans le wushu avec la compétition de taolu et dans le monde du « spectacle martiale » avec les représentations des moines de Shaolin ou de kata artistiques. Ces pratiques nécessitent beaucoup de rigueur et de travail mais peut on encore parler d’art martial si elles ne débouchent sur aucune efficacité martiale ?

L’approche intellectuelle :
On touche là probablement à ce qu’il y a de plus étrange dans le monde des arts martiaux. Dans quelle mesure peut-on parler d’intellectualité dans les arts martiaux? Lorsque l’on regarde des techniques de Krav maga ou de boxe Thaï on a du mal à en voir la trace et pourtant on ne peut nier que tous les pratiquants chevronnés et a fortiori les maîtres ont une certaine sagesse.
En fait un art martial s’inscrit toujours dans un contexte, une culture. Ainsi rompre ce lien résulte en une incompréhension de certains aspects de l’art. Par exemple on peut s’étonner de la quasi absence de combat au sol dans le kung fu. Il faut rattacher cela à une forme de bienséance chinoise selon laquelle l’homme à terre est vaincu. Ainsi donc les arts martiaux peuvent constituer une porte d’entrée dans une culture. Bien entendu cela suggère de s’y intéresser et de se documenter.
On peut alors découvrir des concepts très riches comme bien sur tous les principes confucianistes taoïstes et bouddhistes sous-jacents du taiji quan , du Bagua Zhuan ou les concepts de budo propres aux arts japonais. C’est une approche intéressante qui permet de démystifier les clichés et sortir de sa pratique pour s’intéresser aux autres pratiques. Par exemple les arts asiatiques exercent sur l’occident une forme de fascination alors qu’il existe une richesse européenne et même soyons un peu chauvin française qui n’a rien à leur envier. (lutte bretonne, savate)



J’ai choisi là des attitudes qui reflètent je pense l’approche du plus grand nombre mais on pourrait ajouter celle de l’historien pratiquant, du compétiteur amateur, du passionnée virtuose et que sais-je. Je vous invite donc à vous interroger sur votre pratique et à vous demander ce que vous recherchez en sachant que les seuls critères sont ceux de la cohérence et de la sincérité. Ainsi il faut se méfier de ceux qui vendent l’illusion martiale en gardant ce principe de bon sens et de cohérence en tête on devient bon à ce à quoi on s’entraine, ni plus ni moins.

Maintenant puisqu’à Dragon on pratique le kung fu il est bon de garder en mémoire que comme l’a dit José Carmona un monsieur  que je tiens en très haute estime (je vous encourage à lire ces écrits). La pensée chinoise est une pensée qui relit, ainsi le découpage que j’ai présente plus haut peut ne pas avoir de sens dans la pensée chinoise qui ne voit pas de contradiction dans une pratique qui se voudrait un mélange des différentes approches mentionnées. On en voit des exemples d’ailleurs tout autour de nous, des paradoxes qui finalement n’en sont pas.  Des pratiquants qui sont à la fois dans une approche compétitive et artistique mais qui y voient une complémentarité, des mecs sympas dans le MMA (Bas Rutten) voire philosophes, (George St Pierre). Ou la pratique d’une arme qui n’est que la continuité d’une pratique à main nue. Bref, je finirai cette réflexion par une citation de mon maître qui un jour me dit : « il faut accéder à l’essence de son art pour en comprendre les concepts et pouvoir les appliquer dans d’autres domaines de la vie ».

A bon entendeur salut !